De la légitimité d'une parole… (Classica de février 2018)

Les lectures successives des papiers d’Alain Duault « La réputation », et d’Olivier Bellamy « Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume ? », tels que parus dans le magazine Classica de février 2018, m’ont donné à réfléchir. 

Le premier fait état des jugements définitifs parfois prononcés par des membres du public, au détour d’un concert ou d’un spectacle d’opéra, alors que les mêmes, en tout cas selon Alain Duault, éviteraient d’énoncer de telles sentences concernant, par exemple, la qualité de construction d’un pont ou d'un tunnel, qu’ils estimeraient être du ressort de professionnels.

Le second décrit un orchestre de Paris qui serait dans une situation un peu apocalyptique, et désigne nommément des coupables à la vindicte du « plus haut niveau de l’Etat » qui, lui, « ne semble guère vouloir prendre la mesure (…) du gâchis artistique et humain actuel ».

Dans les deux cas, il s’agit de jugements portés, d’opinions énoncées, pour les uns sur un objet artistique, et pour l’autre sur le fonctionnement d’une institution musicale. La coexistence de ces articles dans le même numéro de Classica m’a conduit à me demander ce qu’ils illustrent de la légitimité, ou de l’illégitimité d’une parole ou d’une opinion.

Une ligne de crête un peu « casse-gueule »

D’abord, je l’avoue bien volontiers, il m’est souvent arrivé d’éprouver le même énervement qu’Alain Duault à l’écoute de commentaires aussi cassants qu’absurdes, proférés par tel ou tel après un concert ou après l’écoute d’un enregistrement. Ces commentaires pouvaient d’ailleurs aussi être le fait, non d’un membre anonyme du public, mais par exemple du patron d'une maison de disque plus mondain que connaisseur, ou de tel ou tel journaliste plus ou moins spécialisé, mais surtout fort de l’autorité associée à sa fonction.

Et j’estimais, armé d’une parfaite bonne foi, que celui qui énonçait ce commentaire, à mon avis absurde, était infiniment moins légitime que moi à faire connaître son opinion, dès lors que j’avais moi-même eu une formation et une activité de musicien beaucoup plus poussées que les siennes. 

Là où l’affaire est complexe, c’est que, dans le commentaire ainsi produit, absurde ou pas, on trouve évidemment une bonne dose de goût personnel, d’un goût qui peut d’ailleurs évoluer au fil du temps, et dont la légitimité ne saurait, en fait, être rigoureusement établie. Car il n’y a pas de « carte professionnelle » de goûteur de musique !

Donc à ce jeu-là, il faut s’y résoudre, toute parole peut acquérir une certaine légitimité, ou en valoir une autre, et il est un peu « casse-gueule » de remettre cela en cause… En même temps si, par principe, on prend le parti de garantir une telle légitimité à toute parole dès lors qu'elle porte sur un objet artistique, on prend aussi le risque, lorsque la parole ainsi produite est vraiment absurde, que ce soit justement celle-là qui soit retenue, puis répétée à l’envi au travers d’une sorte de capillarité professionnelle ou sociale, et le cas échéant, adoptée par l’un ou l’autre personnage de pouvoir ayant une décision à prendre. Notamment parce qu’en la matière, les ponts ne tombent pas forcément lorsqu’ils sont mal faits, ou alors seulement après une période suffisamment longue pour que l’on ne sache plus vraiment qui l'avait édifié…

Dans ce contexte mouvant, sage est le rappel d’Alain Duault d’une belle phrase de Debussy : « N’écoutez les conseils de personne, sinon celui du vent qui passe et nous raconte l’histoire du monde. ».

D’une autre nature est, à mon sens, l’enjeu de légitimité de la parole d’un journaliste, lorsqu’il évoque non un objet artistique, mais le fonctionnement d’une institution musicale.

Un Olivier Bellamy bien péremptoire…

En l'espèce, le positionnement d’Olivier Bellamy m’a semblé pour le moins péremptoire, dans sa mise au ban du directeur général de l’orchestre de Paris, Bruno Hamard. Car c’est bien lui, Bruno Hamard, qui fait office de principal accusé dans cet article, lui qui n’aurait pas su retenir un Paavo Järvi pourtant « unanimement estimé et aimé », ou qui aurait nommé Daniel Harding à la tête de l’orchestre parce que c’était « pratique » pour le chef (qui « a des attaches à Paris ») comme pour l’orchestre.

On trouve cependant aussi, dans le collimateur d’Olivier Bellamy, les instances politiques – à savoir la ville de Paris et l’Etat – qui manqueraient de courage, le délégué artistique actuel qui serait moins compétent que son prédécesseur, le conseil d’administration qui ne se réunirait plus à cause de la nomination de sa présidente au ministère de la Défense... 

Et pour faire bon poids, Olivier Bellamy convoque un héros, Daniel Barenboim, qui, « à main nue », aurait (il y a quarante ans) « combattu en face la nature de musicien français ». Si Daniel Barenboim (ah oui : Barenboim et non Baremboim) venait à tomber sur cet article, il est probable qu’il s’en amuserait un peu, parce qu’ayant en mémoire les critiques négatives à peu près systématiques dont les journalistes parisiens affublaient ses interprétations…

… mais est-il pour autant un « professionnel » ?

Ayant à l’esprit la chronique d’Alain Duault, et ses propos portant sur la légitimité de la parole du professionnel qui doit primer sur celle de l’amateur, je n’ai pu m’empêcher de me demander si Olivier Bellamy pouvait, ou non, être considéré un « professionnel » dans le domaine considéré, disposant donc des compétences lui conférant une légitimité à se prononcer sur la situation d’un tel orchestre, au même titre qu’un ingénieur des ponts et chaussée peut se prononcer sur la bonne réalisation ou sur la qualité de telle ou telle infrastructure.

Or, en toute rigueur, je crains fort que la réponse soit non, puisqu’à ma connaissance, Olivier Bellamy n’a jamais eu la responsabilité d’un orchestre permanent, n’a jamais assisté aux conseils d’administration de l’orchestre de Paris, n’a pas eu de responsabilités au sein des services de l’Etat ou de la ville de Paris. Il n’a pas non plus, toujours à ma connaissance, joué au sein d’un orchestre permanent ou été le chef d’une telle formation.

Dès lors, d’où Olivier Bellamy tire-t-il sa légitimité ?

Indéniablement, il tire sa légitimité de son positionnement de journaliste, ou dit autrement, d’un des principes fondateurs de la démocratie, qui est la liberté d’expression, et de son corolaire, qui est la liberté de la presse. Ce sont des libertés chèrement gagnées ; loin de moi l’idée de les remettre en cause. En ce sens d’ailleurs, la légitimité du journaliste se rapproche un peu de celle de l’auditeur ; l’un et l’autre ont le droit de dire ce qu’ils pensent ou ressentent, du simple fait de leurs statuts respectifs.

En revanche, tout pouvoir – car ce n’est pas seulement une liberté légitime – doit, à mon sens, avoir son contre-pouvoir. Dans le cas de l’auditeur, le contre-pouvoir est détenu par chacun de ses voisins de concert. Dans celui du journaliste, c’est plus complexe. Il y a bien sûr le contre-pouvoir lié au pluralisme de la presse et de ses avis. Il y a également les réactions provenant de blogs ou de réseaux sociaux plus ou moins suivis, qui permettent que ce que produit la légitimité indéniable et constitutionnelle du journaliste soit discuté et éventuellement remis en cause. Ne serait-ce que pour contrebalancer le fait qu’un journaliste, quel qu’il soit, ne saurait être un expert de tous les sujets qu’il aborde.

On peut également espérer, en tout cas à mon sens, que la notion de responsabilité soit constamment présente à l’esprit du journaliste lorsqu’il va formuler des opinions, plutôt que des faits précis. Et dès lors souhaiter que, face à une situation aussi complexe que celle de l’orchestre de Paris, il fasse dans son papier une place suffisante à la diversité des points de vue, plutôt que d’en choisir un seul ; quand bien même ce serait le sien. Car à l’évidence, les problèmes complexes de l’orchestre de Paris, et en particulier ceux de sa gouvernance, ne datent vraiment pas d’hier ou de la nomination de son actuel directeur général ; et ils s’inscrivent dans une problématique qui dépasse très largement ce seul orchestre.

Après, on peut aussi se demander pourquoi Olivier Bellamy a choisi de rédiger cet article-là, à ce moment-là. Mais peut-être l’avenir nous le dira-t-il.

Pascal Dumay
Musiques & Publics

 


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