"National de France", l'éditorial d'Emmanuel Dupuy (Diapason d'octobre 2017)

L’éditorial que vous avez consacré à la nomination d’Emmanuel Krivine à la direction musicale de l’Orchestre national de France m’a laissé un peu perplexe.

Déjà, parce que je n’ai pas bien saisi ce que vous en pensez vraiment. Car certes, vous semblez attacher de l’importance au fait qu’Emmanuel Krivine dispose d’un passeport français. Mais vous ne dites finalement pas grand-chose de cette nomination en tant que telle.

Ensuite, vous décrivez le National comme un orchestre qui aurait perdu son identité au cours de la période 1973 – 2017, durant laquelle une brochette de grands chefs internationaux se sont succédé à sa direction musicale. Mais en même temps ce n’est pas si clair, puisque vous semblez avoir pu dénicher, sous la cendre, encore quelques traces du ‘style français’ de cet orchestre et de sa capacité à jouer ce que vous appelez ‘son’ répertoire, c’est-à-dire la musique française.

En tout cas, vous considérez que le National est aujourd’hui incapable de rivaliser avec les grands orchestres de ce monde, et qu’il a perdu son rang de meilleur orchestre français ; peut-être même de meilleur orchestre de la Maison ronde, au profit de son voisin de palier, le Philharmonique de Radio France.  Et vous terminez en le décrivant comme en quelque sorte coincé entre, d’un côté, deux quêtes improbables – celle d’une gloire internationale et celle d’une excellence nationale apparemment peu compatibles – et de l’autre, une quête certaine – celle d’un budget de fonctionnement suffisant à relever tous ces défis.

Ce tableau peu encourageant, qui ne laisse guère que l’espoir de la nostalgie, me semble à tout le moins mériter quelques commentaires, que je vous soumets ici.                             

Une excellente nouvelle

Je pense pour ma part que la nomination d’Emmanuel Krivine est une excellente nouvelle. Pas d’abord parce qu’il est français. Mais d’abord parce qu’il est un chef éminent, salué dans le monde entier – et en particulier par ses pairs – comme un musicien singulier et véritable. Notamment pour ses interprétations de Bartok, Mozart, Schubert, Tchaïkovski… mais rassurez-vous, aussi Berlioz !

Et ce que je salue davantage encore, c’est la rencontre de deux cheminements particuliers, celui de l’orchestre National et celui de Krivine ; donc la rencontre de voyageurs avec bagages qui ont vu bien du paysage, chacun de leur côté, et qui maintenant ont beaucoup à imaginer ensemble.

Je ne crois cependant pas que, s’il se révèle que cette rencontre fonctionne bien, ce sera parce qu’Emmanuel Krivine aura été un « homme providentiel », pour reprendre une expression que vous utilisez. Ça, pardon de le dire aussi franchement, c’est une vision des chefs d’orchestre qui me semble un peu dépassée. Non, je crois plutôt que, si tout se passe bien, c’est le travail commun et l’alchimie produits par cette collectivité bien particulière qu’est le National, et par cet individu non moins particulier qu’est Krivine, qui peut engendrer du sens, et susciter autre chose que ce que l’on connaît déjà, donc une sorte d’inconnu désirable.

Une rencontre qui vient à point

Je crois aussi que c’est une rencontre qui vient à point. Car la nomination d’un directeur musical n’est pas seulement affaire de ‘nom’ sur un contrat ou sur une affiche. C’est aussi – et c’est même beaucoup – affaire de ‘tempo’.

Lorsque l’on cherche un directeur musical, sport particulièrement délicat, il faut déjà savoir où en est l’orchestre. Vous le savez bien, ce n’est pas un monolithe qu’il s’agirait de promener, intact, au fil des générations. Il faut en particulier tenter d’identifier le mieux possible ce que sont ses besoins musicaux et extra-musicaux, à ce moment-là de son histoire. Cela nécessite notamment de beaucoup discuter avec les musiciens composant l’orchestre. Car une telle formation n’est pas, vraiment pas, ce que l’on plaque sur elle, mais une réalité musicale et humaine éminemment complexe, mouvante, et plus consciente d’elle-même qu’on ne l’imagine généralement.

A titre d’exemple, permettez-moi d’évoquer la période durant laquelle j’ai cherché un successeur à Charles Dutoit à la tête du National. C’était il y a une bonne vingtaine d’années, et il était clair que l’orchestre National avait vraiment besoin de retravailler un certain nombre de choses, et aussi d’avoir face à lui une tout autre personnalité. Et entre les désirs, les fantasmes, les manques de désir et la réalité, il a fallu trouver une voie.

C’est Kurt Masur qui, parmi les chefs intéressés à prendre la direction du National, nous est apparu, aux musiciens et à moi-même, comme la personnalité la plus à même de prendre en charge ce travail et cette responsabilité. Et finalement, de faire avancer l’orchestre.

Certes, Kurt Masur n’était pas un chef particulièrement mobilisé par le répertoire français. Mais il avait bien d’autres choses à apporter au National. Ce qui fut fait, et de belle manière. Parce que Masur était motivé, à ce moment-là de sa vie, pour réaliser ce travail-là avec cet orchestre-là ; et parce que le National était prêt à emprunter ce chemin-là, à condition que ce soit avec une personnalité telle que Masur.

Il y a donc bien un enjeu de ‘bon tempo’ dans la rencontre à susciter entre un orchestre et son directeur musical.

Ainsi la rencontre qui s’opère aujourd’hui, entre le National et Krivine, n’aurait par exemple pas été possible il y a vingt ans, et ce pour différentes raisons, d’ailleurs évoquées alors, tant avec l’un qu’avec l’autre. Et pourtant, Emmanuel Krivine était déjà un sacré chef et un sacré musicien !

D’ailleurs, on avait aussi envisagé la nomination de Myung-Whun Chung pour le National. Mais le ‘tempo’ de la rencontre n’était pas non plus le bon, et finalement Chung a pris la tête du Philharmonique, un peu par effraction d’ailleurs, mais ça, c’est une autre histoire !

Quant au style français…

Le « style français », notion complexe et évolutive… On souligne souvent l’influence de la langue française elle-même dans une certaine manière qu’ont les musiciens français d’articuler la musique, dans les couleurs qu’ils lui donnent. Aussi la facture instrumentale… Mais on pourrait également convoquer les acoustiques majoritairement sèches des salles de musique en France, comparativement à celles que l’on trouve par exemple outre-Rhin, acoustiques qui ont nécessairement une influence sur – à la fois – nos habitudes de jeu et nos habitudes d’écoute. On pourrait aussi évoquer le type d'engagement physique des instrumentistes à cordes dans les orchestres français, assez différent de celui des instrumentistes à cordes d’orchestres allemands ou américains.

Certes, tout cela et d’autres choses encore concourent à des teintes orchestrales particulières, à une manière de dire la musique ‘à la française’. Mais justement, pas d’inquiétude, ces caractéristiques ne sont pas près de s’envoler. Elles sont le lot et l’apanage des musiciens formés dans ce pays, et sont donc bien partagées par les orchestres français.

Pour autant, doit-on « surprotéger » ces caractéristiques ?  En tout cas, lorsque Pierre Vozlinsky a fait le choix, au début des années 70, de faire appel à quelques grands chefs étrangers pour diriger le National, il a eu à mon sens diablement raison. Car il s’agissait alors d’ouvrir grandes les portes et les fenêtres de la musique à la radio, et de s’inscrire dans un monde musical qui, par essence et par destination, est international. Rappelons-nous que c’est aussi dans ces années-là que Rolf Liebermann est arrivé à la tête de l’Opéra de Paris, avec des conséquences assez comparables.

Et puis l’interprétation, c’est en soi une évolution, un parcours qui se poursuit dans le temps, grâce aux influences successives des « recréateurs » que sont les interprètes. A moins bien sûr d’en avoir une conception un peu plus figée, voire un peu nationaliste, conduisant à considérer que, par exemple, seul le Philharmonique de Vienne placé sous la direction d’un viennois peut interpréter Mozart, Schubert ou Johann Strauss.

Je pense pour ma part préférable de, peut-être, se résoudre au plaisir d’entendre, aussi, le point de vue d’un Haitink sur l’interprétation de Pelléas, ou d’une Marta Argerich sur celle du Concerto en sol de Ravel !

Certes, l’orchestre national n’est pas dans le top 10 des meilleurs orchestres mondiaux. Mais permettez-moi cette question : y trouve-t-on vraiment ne serait-ce qu’un seul orchestre français ?

Vous savez bien que la réponse est non. Dès lors, n’est-il pas un peu injuste de s’acharner sur le seul National ? Car à l’évidence, c’est une problématique qui le dépasse très largement, comme elle dépasse aussi, d’ailleurs, les autres orchestres français.

Dès lors, ne devrait-on plutôt tenter de remonter aux sources de cette problématique ?

Par exemple, qu’en est-il vraiment du positionnement de la France dans le monde musical ? Quels sont les rapports de force régissant ce monde musical international, et que penser du fait que les principales zones de décision et les principaux relais (grandes places musicales, agences, grands labels…) soient – salle de la Philharmonie mise à part, mais elle ne peut pas tout pour tout le pays… – de fait situés hors de l’Hexagone (Londres, Berlin, Hambourg, New York, etc.) ? Que penser aussi de ce que nous coûte cette situation, en compensation financière, dès lors que ce n’est pas du tout le même enjeu que d’être invité à jouer ou diriger à Berlin, Munich, Vienne ou Londres, ou d’être invité à Paris ou à Lyon ?

Ne faudrait-il pas, également, s’interroger sur ce qu’il conviendrait d’améliorer dans notre pédagogie musicale ? Il est en effet à peu près clair et admis qu’une approche par trop centrée sur le tête-à-tête pédagogique (professeur / élève) n’est pas la meilleure voie pour préparer à une pratique collective, tant à l’échelon professionnel qu’à celui de la pratique en amateur. Pourtant cet axe pédagogique du tête-à-tête reste, en dépit des efforts d’un certain nombre de responsables de conservatoires et de quelques autres organismes, l’axe majeur de la pédagogie musicale française. Pourquoi ?

Offrons-nous quelques instants d’optimisme…

Un de nos philosophes a dit « le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ». Et si l’on s’offrait avec lui (il s’agit donc d’Alain) quelques instants d’optimisme volontaire ?

Déjà, sur le sujet qui nous occupe, le National… Au-delà des fausses pistes de l’homme providentiel, au-delà aussi de quelques vieux débats et autres nostalgies, ce que j’espère, pour ma part, est que se fasse jour une mobilisation de chaque musicien de l’orchestre autour de son nouveau directeur musical, avec une devise commune : tous responsables ! Car cet orchestre est capable de jouer bigrement bien, quand il le veut vraiment. D’ailleurs, cela vaut peut-être la peine de l’y encourager, plutôt que de le stigmatiser.

Sur le sujet dont il faut bien s’occuper aussi, à savoir l’enjeu d’une présence française parmi les zones de décisions et les relais à l’échelle internationale, ce que j’espère est qu’au-delà des rivalités et particularismes entre services ministériels, entre organisations professionnelles, entre établissements d’enseignement supérieur, entre salles, orchestres et ensembles, et aussi entre styles de musique, il y ait un véritable effort de concertation permettant de définir, puis d’atteindre, quelques objectifs stratégiques prioritaires.

Et sur le sujet qui est sans doute le plus important, la pédagogie, ce que j’espère est que naissent, probablement au sein du Ministère de la culture, d’abord l’ambition d’une impulsion de portée nationale dans le domaine de la recherche pédagogique en musique, puis quelques directives claires en résultant, le tout permettant une meilleure préparation à ce qui constitue l’un des plus grands plaisirs de la musique, à savoir jouer avec d’autres.

Au plaisir, aussi, de vous lire au cours des prochains mois !

Pascal Dumay
Musiques & Publics


Afficher le formulaire de commentaire

A propos

Musiques & Publics est une agence de conseil et d’ingénierie indépendante, qui met son réseau de compétences et d’informations au service des collectivités publiques, des entreprises culturelles et des musiciens, et également des agences de conseil généralistes.

Lettre d'information

Pour recevoir toutes les actualités Musiques & Publics, inscrivez-vous !

Vos informations ne seront pas transmises à des tiers.
Please wait

Restons en contact