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France Musique (1) : l'embarrassante...

L’embarrassante… Car c’est bien ainsi que France Musique semble perçue par les responsables de Radio France ; et à vrai dire, de longue date !

Notamment, on promet qu’elle sera moins bavarde, année après année, et directeur après directeur. Ou l’on ajoute une « s » à son nom durant quelques années, puis s’en va, sans d’ailleurs que cela ne change grand-chose.

Un peu auparavant, au début des années 2000, on l’avait déconnectée de la direction de la musique de Radio France, c’est-à-dire des forces de production musicale de la maison ronde (orchestres, chœur, maîtrise…), sans pour autant que cette indépendance, qui devait tout éclaircir, lui ait donné les ailes tant escomptées.

Plus récemment, on lui a adjoint une tripotée de radios web, visant à répondre à une demande segmentée ; et il y a quelques semaines, on lui a associé, sur son site web, force images de concerts et d’enregistrements en studio. Fort bien ! Mais cela a-t-il, pour autant, résolu les problèmes de la station elle-même ?

Une invitation à un monde de liberté

A vrai dire, comme probablement beaucoup d’autres – auditeurs, musiciens, responsables et commentateurs du secteur – je suis inquiet de la fragilité de France Musique, qui plus est dans un contexte de refonte de l’audiovisuel public. Car une décision d’absorption de France Musique par France Culture ne nécessiterait guère de courage de la part d’un futur président de Radio France, surtout maintenant qu’existe une offre web affichable en tant qu’alternative.

Pourtant, France Musique paraît vitale, en tout cas à mon sens, pour une bonne partie du secteur musical, et plus encore, pour la sensibilisation de nos concitoyens à tout un monde de musique. Entendons-nous bien : France Musique n’est certainement pas vitale pour la partie du champ musical que l’on peut aisément entendre un peu partout ailleurs, sur d’autres stations de radio ou médias, et qui a le soutien plus ou moins constant du marché.

Un enjeu de démocratie musicale

Elle l’est en revanche là où se situe un enjeu de démocratie musicale. Car c’est bien sur ce média-là, plus que sur n’importe quel autre, que se joue la possibilité, pour la collectivité nationale, de mettre en contact le plus possible de nos concitoyens avec des merveilles qui, pour des raisons diverses, ne sont pas des plus accessibles, ni des plus disponibles.

Et peut-être plus encore, là où se joue la possibilité de convier nos concitoyens à entrer dans un monde de liberté, celui où l’on a le choix d’orienter son cheminement musical, parce que précisément on a les expériences (le mot ‘connaissances’ n'ayant, à mon sens, aucune raison d'être ici) permettant de voir plus loin et d’ainsi explorer une infinité de paysages, plutôt que de revenir encore et toujours aux conditionnements de la plus grande « bande passante ».

Voilà, c’est dit : France Musique devrait, selon moi, constituer un enjeu culturel et un enjeu démocratique de premier plan pour nos dirigeants, en quelque sorte un enjeu de liberté musicale.

S'il fallait choisir...

On évoque souvent, en ce moment, le succès public réconfortant d’un investissement public sans précédent ou presque dans le secteur musical : la Philharmonie de Paris. On peut se réjouir de ce succès, évidemment, et même vivement, car il n’était pas garanti d’avance ! N’oublions pas, cependant, que le fruit de ce succès n’est réellement à portée de main que pour une part minoritaire de nos concitoyens, les Franciliens, alors que France Musique est à la disposition de tous, sur tout le territoire, gratuitement et à toute heure. Et si l’on compare les budgets de fonctionnement…

Au risque de choquer certains, je dirais même que s’il fallait absolument choisir (ce que je ne souhaite à personne) entre d’un côté l’un des orchestres de Radio France, et de l’autre la capacité d’être à nouveau ambitieux pour France Musique, je n’aurais guère de doutes, à la place du (prochain) président de Radio France.

D’ailleurs plusieurs villes importantes, en France, sont démunies d’orchestre. On peut y voir l’opportunité d’un partenariat permettant à un orchestre de radio de continuer à jouer son rôle radiophonique, tout en s’établissant au sein d’un territoire et au milieu d’une population. On a quelques exemples, notamment Outre-Manche, sur lesquels s’appuyer. Et puis, ça décongestionnerait un peu Paris…

Mais évidemment, c’est une démarche qui doit se construire dans le respect de l’histoire des formations musicales de Radio France, aussi des personnes et des compétences, donc autrement que dans l’urgence de tensions sociales et de discussions à visée d’abord budgétaire. Il faut aussi éviter la très fausse piste du regroupement des deux orchestres, dont ne résulterait qu’un objet peu identifiable. Car un orchestre a une personnalité, une intégrité, une cohérence qui, quoiqu’en pensent les acteurs d’Action Publique 2022, se construisent sur le long terme. On perdrait donc deux orchestres, pour n'en récupérer aucun vraiment, ou seulement dans une ou deux décennies.

Favoriser une réflexion plus collective

En revanche, il n’y a qu’une seule France Musique, et il est à mon sens grand temps de concevoir une nouvelle ambition pour elle, en lui (re)donnant les moyens de ses missions, en reconfigurant son projet non pas pour qu’il coûte moins cher, ou pour qu’il concurrence plus efficacement Radio Classique, mais pour qu’il soit à la hauteur des enjeux culturels et démocratiques que porte Radio France.

Il se trouve que je connais un peu la problématique de France Musique, pour avoir été directeur de la musique à Radio France, à un moment où France Musique était l’une des composantes de la direction de la musique de la Maison Ronde. C’était il y a une vingtaine d’années, dans un contexte évidemment différent, avec des chiffres d’audience également différents, mais avec déjà sur la table, plus ou moins en évidence, toutes les questions qui se posent aujourd’hui à cette station. Je ne méconnais donc pas la difficulté de l’entreprise, et chacun fait probablement de son mieux, quelle que soit la taille ou l’étage de son bureau à Radio France.

En revanche, je crois que le moment est venu de favoriser une réflexion plus collective et approfondie, et aussi menée suffisamment en amont plutôt que dans la précipitation de la prochaine crise, afin de mieux identifier les « possibles » d’un avenir ambitieux pour France Musique, d’un avenir construit et non subi, qui permette aux dirigeants de Radio France de sortir de leur embarras habituel face à France Musique, et qui permette aux auditeurs d’être à nouveau conquis par cette station singulière et précieuse. Je crois aussi qu’il ne faut pas se laisser abuser par les mérites - néanmoins évidents –  de l’arrivée d’images sur son site web, car en termes d’usage au quotidien, de liberté de mouvement, elles ne sauraient constituer une vraie alternative à ce qu’une radio est en mesure de proposer aux auditeurs.

Pour ma part, dans les semaines et mois à venir, je consacrerai quelques articles de ce blog à l’un ou l’autre aspect ou problématique de France Musique, avec l’objectif de contribuer, modestement car le sujet est complexe, à un débat que je crois vraiment nécessaire.

Pascal Dumay
Musiques & Publics

 


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