Le rapport Roch-Olivier Maistre : un succès d'étape

Le rapport de Roch-Olivier Maistre « Rassembler la musique – pour un centre national » fait semble-t-il l’objet d’un bon niveau de consensus au sein du secteur musical, et au-delà, au sein des commissions des affaires culturelles de l’Assemblée nationale et du Sénat. Saluons ce succès d’étape, car il n’était pas écrit d’avance ; notamment après la première tentative de création d’un centre national pour la musique en 2011, qui s’était soldée, en 2012, par une retraite peu glorieuse.

Des constats consensuels

Ainsi, ce rapport liste un certain nombre de constats auxquels on ne peut qu’adhérer, au moins dans un premier mouvement.

Il fait notamment mention des très nombreuses lignes de fracture parcourant le champ musical. Il décrit en particulier celle séparant un secteur principalement assis sur la subvention publique (orchestres, opéras, scènes, festivals, ensembles spécialisés, smacs, conservatoires…), d’un secteur reposant sur le financement du marché, donc provenant des publics des offres musicales correspondantes.

Il met également en relief les convergences qui se développent aujourd’hui, entre et au sein de ces deux secteurs. Il est vrai que l’actuel contexte de mutation numérique conduit à ce que les objectifs de préservation de la diversité et de partage équitable de la valeur des productions musicales enregistrées – c’est-à-dire les conditions de la survie d’une bonne partie du champ musical considéré – rassemblent plus largement.

Et il relève à juste titre qu’en dépit d’un certain nombre d’avancées, la politique musicale de l’Etat marque en fait le pas depuis la période Fleuret, faute d’une stratégie cohérente et d’une parole forte.

Un cadre général posé habilement et pragmatiquement

Le rapport reprend ensuite l’hypothèse de 2011 de la création d’un centre national pour la musique, mais dans un cadre général plus habilement et pragmatiquement posé.

Ainsi il propose de mettre en place un opérateur qui, certes, serait une « maison commune » pour l’ensemble du champ musical, mais qui pour autant ne remettrait pas en cause le système et la gouvernance du soutien au secteur subventionné mis en œuvre par les services centraux et déconcentrés de l’Etat. Autrement dit, seuls certains aspects de la politique musicale de l’Etat seraient confiés à cet opérateur. Comparé au CNC (Centre national du cinéma), ce centre national-là serait en quelque sorte un peu décentré…

Ce rapport prend également le soin d’éviter des hypothèses de financement de cet opérateur pouvant heurter d’emblée tel ou tel. Il prévoit ainsi les ressources habituelles de l’actuel CNV (Centre national de la chanson, des variétés et du jazz), puisque cette « maison commune » viendrait s’y substituer. Et au-delà, il table sur un financement de l’Etat, associé à une part du produit de deux taxes existantes (TOCE et TSV), portant sur les opérateurs de communications électroniques et sur la diffusion en ligne de contenus audiovisuels ; le tout pour un budget global de départ se situant environ à la moitié de celui envisagé en 2011.

On esquive donc là ce qui, en 2011 justement, avait heurté de plein fouet le monde du cinéma, à savoir l’hypothèse de la ponction partielle d’une manne pourtant abusivement dévolue au seul CNC (la taxe TST – sur les services de télévision – due par les éditeurs et les distributeurs de services de télévision).

Cela témoigne de la sagesse de Roch-Olivier Maistre, qui a évidemment saisi que la France est un pays où le cinéma est nettement plus musclé que la musique ! Peut-être d’ailleurs l'est-il, aussi, parce qu’il existe un CNC…

Des missions qui font consensus

Le choix des cinq missions envisagées pour ce centre national semble également faire consensus : observation, information, formation, développement international, soutien.

Au rang de l’observation, l’objectif est de disposer de données solides et objectives qui, de longue date, font défaut au champ musical. La mission d’information s’appuierait sur l’intégration de l’actuel IRMA (Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles) et sur l’extension de son champ d’action. La mission de formation s’appuierait également sur une extension des activités présentes de l’IRMA, ainsi que sur un renforcement des liens entre acteurs professionnels et structures de formation. La mission d’aide au développement international serait articulée avec celle menée par le Bureau Export. Et la cinquième mission de cet opérateur, le soutien, serait d’une part le maintien des aides automatiques aujourd’hui distribuées par le CNV, d’autre part la participation à l’action en faveur de l’éducation artistique et culturelle, également le développement d’aides sélectives à la filière musicale attribuées par des commissions spécialisées composées de professionnels, et enfin, l’appui à des projets territoriaux au service d’une équité territoriale accrue.

Le choix de ces cinq missions semble pertinent, parce que relevant de besoins avérés du champ musical considéré dans son ensemble, et parce que ne venant pas se substituer aux actions d’ores et déjà menées par les services de l’Etat, ou plutôt, parce que se concentrant plus particulièrement sur ce que les services de l’Etat peinent généralement à mener à bien.

Des difficultés qu’il ne faut toutefois pas se cacher

En dépit de la qualité de son positionnement et de sa cohérence, ce rapport laisse malgré tout de côté, et parfois même génère, des difficultés que la future mission de préfiguration devra, elle, affronter.

Déjà, on peut constater une certaine discrétion du rapport au sujet des collectivités territoriales, ce qui peut surprendre lorsque l’on sait le rôle politique et financier considérable que jouent les régions, les départements, et plus encore les communes et regroupements de communes, au profit de la vie musicale de ce pays. Aussi semble-t-il crucial que, dans la nouvelle phase de concertation qui va s’ouvrir, les collectivités territoriales soient cette fois pleinement prises en compte.

Par ailleurs le fait d’envisager, à la fois, la création d’un centre « maison commune » à la gouvernance forte, et la désignation au sein du ministère de la culture d’un « visage unique » pour la politique musicale, n’est pas sans entraîner quelques ambigüités, dont le bicéphalisme que cela engendrerait. On peut également anticiper, pour les Dracs, la difficulté d’un exercice qui, alors qu’elles doivent déjà trouver la voie entre les objectifs souvent divergents de leurs préfets de région et de leurs directions centrales, les conduirait à devoir, en plus, composer avec ces nouveaux interlocuteurs.

On peut aussi rappeler que l’identification d’un « visage unique » pour la musique, au sein des services de l’Etat, n’est vraiment pas chose aisée. Ainsi la nomination, depuis 2007, de délégués à la musique successifs au sein de la Direction générale de la création artistique du ministère, délégués auxquels on n’a donné aucun pouvoir réel sur les plans financier et administratif, a surtout créé de l’illusion, et donc très vite de la désillusion, à quelques détails près.

A cela s’ajoute que, certes, la convergence évoquée par le rapport entre plusieurs composantes et tendances du champ musical constitue une réalité encourageante, d’ailleurs souvent forgée à l’occasion des tensions qui ont traversé ce secteur (crises de l’intermittence, entretiens de Valois, crise du disque, révolution numérique, préfiguration puis échec du premier projet de centre national, etc.). Mais au-delà même de la division entre secteur subventionné et secteur marchand, les lignes de fracture sont encore nombreuses et actives : entre les métiers de la scène et ceux de la musique enregistrée en dépit du totem des 360°, entre des logiques locales et des logiques internationales, entre des esthétiques dont les ressorts économiques et les besoins de soutien public ou de reconnaissance sont très différents ou mal évalués, etc.

Il y a donc fort à parier que ces divergences-là, plus quelques autres – dont par exemple celles liées à l’intégration au CNM prévue pour plusieurs structures qui préféreraient sans doute préserver leur indépendance, voire celles provenant d’opérateurs d’intérêt général qui souhaiteraient protéger leurs prés carrés –, remonteront au grand jour dès lors qu’il s’agira de préciser plus avant les contours, les missions, les ressources, les modes de répartition et la gouvernance du futur établissement.

Néanmoins, le souhait que cela aboutisse

2018 ne sera donc pas de tout repos pour la mission de préfiguration qui devrait logiquement – si toutefois le projet n’est pas à nouveau abandonné – être lancée prochainement. Il faut néanmoins, en tout cas à mon sens, souhaiter que cette démarche aboutisse, car je crois vraiment qu’elle emporte avec elle une bonne dose d’intérêt général, tant pour le public que pour les acteurs et les artistes de ce secteur. Bon courage donc, et aussi bon vent aux futurs préfigurateurs, s’ils sont un jour nommés !

Pascal Dumay
Musiques & Publics


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